Amazing Grace

Lundi 27 avril 2015. Je suis encore envoutée par l’âme de la biche rencontrée la semaine dernière. Sans m’en rendre compte, je l’apporte avec moi dans mes bagages. Je me retrouve depuis hier dans un petit chalet à l’Isle-aux-Grues, que je partage avec trois hommes, père et fils. Pendant que ces derniers vaquent à leurs activités de chasse et de trappe, je me promets d’arpenter l’archipel à pieds avec mon chien. Je veux surtout m’imprégner de la présence des oies blanches, car un projet artistique les mettant en vedette mijote dans ma tête depuis longtemps.

Je m’attarde longuement sur le bord du fleuve pour photographier les quelques oies qui s’y trouvent. Elles sont peu nombreuses pour ce temps-ci de l’année… Puis je prends la direction de la Pointe aux pins, aussi appelée Réserve naturelle Jean-Paul Riopelle, un site protégé par Conservation de la nature Canada, véritable joyau sur l’île.

Chevreuils - copyright

J’entre dans les bois après avoir marché sur la grève. Je me laisse charmer par les grands maîtres végétaux. Cette forêt diversifiée me ramène en mon centre… Mais je sors de ma rêverie après avoir entendu un craquement. Je m’immobilise et tourne la tête en direction de ce qui a bougé… Je sens une présence à travers les branches. Puis je distingue finalement l’animal… Pas une bête, mais deux! Une maman chevreuil et son petit… Wow…

Debouts dans le sentier, mon chien et moi demeurons à l’affût, tous nos sens éveillés. Je ne sais comment l’expliquer mais je ressens que le cerf n’a pas terminé avec moi. Je devine que sa présence va m’éclairer car je suis tout à coup remplie d’une joie intense et je me sens portée par une confiance nouvelle. J’ai l’impression que cette rencontre correspond à un grand signe de la vie et qu’elle est en lien avec ma mission. Je me sens infiniment reconnaissante. Accompagnée. Soutenue.

Après avoir immortalisé sur pellicule la biche et son faon pendant de longues minutes, je remets mes bottines dans mon chemin. Et voilà que les inspirations déboulent! Je dois absolument noter les phrases en rafale qui s’inscrivent dans ma tête afin de ne pas les oublier. Pas de cahier sous la main, je décide de m’enregistrer. Je marche et je parle à voix haute pour ne pas freiner ce flot d’énergie qui m’envahit. Je découvre que le téléphone intelligent est un outil fort précieux pour l’artiste nomade que je suis!

Mardi 28 avril 2015. Je profite de la marée basse pour partir en exploration et cueillir du bois de grève. Occupée à trouver des bâtons pour mon amie qui en fera de merveilleux objets sacrés, je ne pense même pas à ramasser de galets, comme je le fais habituellement quand je côtoie la mer (c’est ainsi que les insulaires surnomment amoureusement le fleuve St-Laurent).

crâne chevreuil 1 - copyright4

Un crâne attire cependant mon attention, et sans me poser de question, je l’enfouis délicatement dans mon sac au travers des bouts de bois. Il y a comme une brise divine qui m’enveloppe… Je me surprends à fredonner « Amazing Grace« , un chant religieux populaire dont je ne connais pas toutes les paroles mais qui sonne tellement juste à mes oreilles en ce moment! Cette mélodie ne me quitte plus… Je prononce les mots que je connais, peu importe que ce soient les bons ou pas. Je suis seule avec le fleuve et le vent me fait chanter!

Aujourd’hui, les grandes oies des neiges ne sont pas au rendez-vous… C’est pour cela que je prends la direction de la forêt. Aussitôt sous sa protection, les prises de conscience recommencent. Je suis obligée de prendre des notes à nouveau! Tout d’un coup, je réalise quelque chose d’important: si le chevreuil s’est manifesté si intensément depuis quelques semaines, c’est, selon ma croyance, qu’il a des choses à dire. Je commence à soupçonner que les cervidés veulent coopérer avec moi en ce moment. Si j’accepte de suivre la voie qu’ils m’indiquent, j’ai l’impression que je ne rencontrerai plus les résistances que j’ai connues dans le passé. Je n’ai qu’à me mettre en état de réceptivité et à répondre à l’appel des animaux qui cognent à ma porte. Il suffit ensuite de me laisser guider par eux dans l’expression. Par le biais de mon processus créatif, je ne fais que recevoir et transmettre… Comprendre cela me procure un sentiment de libération. Je n’ai plus à forcer, mais à suivre le courant…

Oies en file - copyright

Je compare cette façon intuitive de fonctionner à celle, plus rationnelle, que j’utilisais dans le passé. Je réfléchis à cette vision de mon projet sur la sauvagine… Depuis le début, je désire connaître les oies. Je les cherche. Elles m’attirent… Mais elles ne sont pas venues à moi d’elles-mêmes… Je passe l’après-midi à écrire à l’extrémité opposée de la forêt magique. Là, plus près des battures, les oies ne sont pas plus visibles. Je change d’endroit. Me voilà au milieu de l’île, installée là où les chasseurs avaient prédit le rendez-vous des oies dès la montée de la marée… Mais je n’entends que des goélands… Je me renseigne auprès d’un villageois qui me confirme qu’elles étaient là juste avant mon arrivée! On me dit que l’avion les a fait fuir… Mieux vaut avoir le sens de l’humour: « J’ai compris, mesdames les migratrices, je ferai ce que j’ai à faire ici en cessant de vous espérer. Maintenant je sais où je m’en vais. Merci pour le message! » Depuis mon arrivée ici, je vois bien la caricature qui se dessine: Hélène qui se précipite dans toutes les directions, traversant l’île de bord en bord, à la poursuite des oies sauvages, alors que ces dernières se moquent bien d’elle… Je pense qu’il n’est pas perdu de continuer à les photographier et de poursuivre mes observations. Mais pour l’instant ma priorité est ailleurs. J’ignore où la biche va me conduire, mais je sens intérieurement que c’est vers elle que je dois aller.

Je chante encore en retournant vers le chalet. Je montre ma trouvaille du matin à mon beau-frère qui aussitôt me confirme que mon trésor…est un crâne de chevreuil! Et mon amoureux d’ajouter, tout sourire: « Donc, il y a seulement huit chevreuils sur l’île, et toi tu tombes sur celui qui est mort dans l’année... »

Mercredi 29 avril 2015. Ce matin j’ai décidé d’honorer le cerf. J’emballe le crâne dans mon chandail de laine et je retourne avec lui à l’endroit où je l’ai pris. Je veux aussi rendre hommage à la terre pour ce cadeau qui m’apporte tant de lumière en ce moment. J’apporte du tabac avec moi pour le déposer sur le sable en guise de remerciement.

Rituel grève - copyright

Dans ce rituel, je ramasse une pierre au passage. En regardant son relief, je ne peux contenir mon étonnement. Une oie blanche se découpe dans la roche. La vie me fait un grand clin d’oeil et je suis tellement ravie de m’abandonner enfin à elle! Maintenant j’ai envie de danser. Incroyable…. Je suis en paix. Les oies ne me boudent pas… Elles sont là, avec moi. Elles attendent simplement leur tour! Je commence à mieux saisir de quelle façon mettre mon mental au service de mon intuition et non l’inverse… Amazing Grace

Je repars de ce séjour les ailes dans le vent et l’étincelle dans les yeux. Arrivée chez moi, j’essaie de garder cette vibration qui me pousse à créer et à partager. Je veux écrire mon histoire. La musique d’Amazing Grace m’accompagne toujours… De plus en plus, je ressens que la chanson doit se greffer à mon article… Je découvre les paroles complètes… Tout fait sens pour moi.

Jeudi 30 avril 2015. Je raconte mon aventure sur l’île à mon père, en lui partageant les leçons que j’ai appris des animaux. Sans réfléchir il me dit: « Le chevreuil, il vit dans la forêt, sur terre… Alors que l’oie blanche, c’est le voyage... » C’est un fait; jai bien besoin de m’enraciner avant de m’envoler…

Vendredi 8 mai 2015. Mon processus suit son cours. En marchant dans la montagne derrière chez moi je suis traversée par un éclair d’inspiration! Un désir de collaboration m’anime. Je pense à un ami. J’aimerais qu’il chante Amazing Grace pour moi, et que je puisse insérer sa voix à mon article. Et si j’osais? Je m’empresse de lui faire cette demande spéciale. Touché par mon histoire, il accepte. Et c’est en l’espace de quelques heures seulement qu’il enregistre pour moi la chanson thème. Spontanément, dans son salon, avec les moyens qu’il a, il me fait humblement le cadeau de sa voix. Merci!

Voici donc Amazing Grace, une hymne chrétienne écrite en 1779 par John Newton, un prêtre anglican. Elle est interprétée ici par Pascal Fleury, artiste multidisciplinaire, à la voix et au piano.

 

Je suis maintenant bercée par la douceur du chevreuil et jai le coeur grand comme une volée d’oies.

Merci, Grande Nature! Je suis également remplie de gratitude à l’égard des hommes qui gravitent autour de ce récit et/ou qui en font partie. Je rends grâce à leur ouverture et à leur belle sensibilité. Ensemble, nous avons le pouvoir de réaliser de grands rêves. Quelle belle capacité de créer et de collaborer nous avons, nous, les êtres humains, lorsque nous ouvrons notre coeur.

Amazing Grace final - copyright

©Hélène Gagnon, tous droits réservés

2 thoughts on “Amazing Grace

  1. Que je suis honoré Hélène que tu aies pensé à moi afin de chanter Amazing Grace. Te lire et savourer tes écrits me ramène à l’Essentiel à chaque fois et faire l’exercice de l’enregistrer m’a permis bien évidemment d’en absorber les paroles afin de pouvoir la ressentir mais également de me mettre en mode “gratitude” pour tous les bienfaits de la Terre, toutes les bénédictions reçues et à recevoir! Que la Vie nous garde bien de toujours rester vigilants et reconnaissants en demeurant toujours ouverts aux multiples clins-d’oeil qu’Elle nous envoie chaque jour… Xx

  2. Wow! Wow! J’adore cette chanson et qu’elle belle voix. Félicitation Pascal Fleury.
    Que de plaisir de te lire et relire ma nièce, c’est tellement beau ce que tu écris et tout ce que tu me fais découvrir, j’aurais le goût d’être avec toi dans ces belles balades dans la nature. Merci et bravo pour tes belles histoires.
    Francine

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