La mort invite à créer

13 novembre 2015: État d’urgence déclaré en France suite à des attaques terroristes dans divers lieux de Paris. Une série de fusillades et d’attentats-suicides laissent un bilan provisoire de 129 morts et de 352 blessés…

16 novembre 2015: J’ai préparé le matériel de peinture, sorti les pinceaux, mis de l’eau dans les pots… Je suis assise par terre devant un tableau que je dois terminer. Je fixe son élément central: une mère chevreuil dessinée il y a plusieurs semaines déjà. Elle me fixe aussi. Sa présence me trouble presque. Face à son immobilité silencieuse, je pose un regard sur ses grandes oreilles. Elle m’invite à écouter. Si je fais confiance, elle va me guider pour la suite. Je m’engage. Je promets de la suivre.

Je « vois » ce tableau dans l’exposition collective à laquelle je participe très bientôt… Mon délai raccourcit… Mais je veux respecter mon processus intuitif. Je ne veux pas céder à la pression que je me suis imposée. Ce n’est pas le moment de paniquer. Je tente alors de rester centrée avec la biche afin que ce soit elle qui continue de m’éclairer.

Crédit photo: Erik Duguay

Crédit photo: Erik Duguay

Elle me remémore une soeur de son espèce, que nous avons libérée des eaux boueuses, mon amoureux et moi, au printemps dernier. Elle allait mourir à peine quelques heures après que nous l’ayions quittée. Celle qui est apparue sur la grande toile devant moi me rappelle cet événement crucial. C’est parce qu’elle aussi a les pattes dans l’eau jusqu’au ventre… En la regardant je me dis qu’il faudrait bien que je retourne sur les lieux où sa jumelle avait rendu l’âme…

Plus haut dans le tableau, un esprit-cerf veille. Je l’ai dessiné avec le souvenir du crâne de chevreuil que la plage de l’Isle-aux-Grues m’a offert quelques semaines après cette aventure… On dirait que le masculin et le féminin forment une alliance dans cette composition. J’en suis touchée parce que je crois que c’est ce qui se passe en moi. Je ressens aussi toute l’énergie des ancêtres qui m’ont accompagnée dans ce processus des derniers mois. Plusieurs moments importants marquent les débuts de ma grande aventure avec les cerfs de Virginie. Je crois que les Anciens sont toujours là, à mes côtés. Et de plus en plus je sens leur présence.

Pointe aux pins wip - copyright

J’ai commencé à peindre et ça va bien. J’ai collé une plume sur l’oie blanche qui vogue dans le coin inférieur de l’oeuvre en cours. Je suis satisfaite. J’aime que les éléments de la nature s’intégrent à la peinture. Ça ajoute un caractère spécial. Les vraies plumes que les oiseaux et les canards me donnent…je les remets à la vie en les faisant voyager avec mes tableaux.

Oie2 - copyright

J’observe le tableau qui s’anime de plus en plus. La biche est si présente! Je pense à la mort…Et puis soudain me vient à l’esprit que la saison de chasse est ouverte… Dans mon voisinage les coups de feu ont commencé. Une femelle chevreuil s’est éteinte pour nous avant-hier. Elle repose en paix dans le garage. Le coureur des bois qui l’a ramenée a été respectueux dans son approche. Je le sais, pas parce qu’il me l’a dit, mais parce que je le vois.

J’ignore pourquoi, l’image d’une scène du film Hunger Games 1 me revient en mémoire pour la troisième fois cette semaine. Il s’agit de l’extrait où une fillette prénommée Rue meurt dans les bras de Katniss, l’héroïne de l’histoire. Cette dernière avait pris soin de chanter une berceuse à l’enfant, et de l’entourer de fleurs. Un geste qui a attendri l’auditoire. Cette scène demeure ma préférée d’entre toutes. L’énergie de vie cesse de circuler dans le corps physique de la personne qui s’en va, mais l’âme prend le temps qu’il faut pour s’élever. En respect pour l’âme, j’accorde une importance aux gestes qui sont prodigués après le trépas. Il est aussi primordial d’offrir de la beauté à ceux qui restent… L’art apaise. Il nous ramène à ce qu’il y a de vivant et de beau dans la mort. C’est ma vérité.

J’imagine le portrait qui m’attend dans le garage: un gros gibier reposant la tête en bas avant l’étape du débitage. Je voudrais porter une attention supplémentaire, empreinte de délicatesse, entourant cette offrande. C’est pour cela, j’en suis certaine, que l’extrait qui m’a interpellé dans Hunger Games me revient. Je m’en inspire et une idée fait son chemin dans ma tête… Je remercie à mon tour la biche de nous offrir de la viande bio. D’un pas décidé, je me dirige vers le garage pour voir la prise de mon compagnon.

Patte encadré copyrightJe n’approuve pas toujours les pratiques des chasseurs que je connais. Cependant, je ne peux les voir comme des barbares. Un beau mystère entoure ces prédateurs. Je les observe. Mes opinions se nuancent avec le temps, avec les découvertes et les apprentissages. Je ne leur impose pas ma vision du « sacré » dans chaque forme de vie de la nature, pas plus qu’ils ne tentent de me convertir à leur « sport ».

Une curiosité mutuelle s’est installée entre nous. Nous nous respectons. L’absence de jugement fait place à la réceptivité. Et c’est dans cet espace que les échanges ont lieu. Depuis quelques temps, j’observe ma relation avec ces hommes. Elle évolue. Je change… Il me semble qu’eux aussi.

Nous avons toujours eu en commun cette grande fascination pour la vie sauvage. Nous éprouvons également un plaisir partagé à « nous retrouver dans les bois ». Nous nous côtoyons depuis près de vingt ans et je n’avais pas compris que l’on peut s’apporter beaucoup, finalement. La forêt crée un climat propice aux confidences. Ensemble, chacun à notre manière, nous faisons des pas dans la conscience…

La sensibilité est profondément humaine. On la trouve dans le coeur de chaque individu. Les enseignements du chevreuil (pardon, vulnérabilité, douceur) m’aident à la reconnaître en l’autre. Chacun de nous véhicule sa propre expérience de la mort. Et aussi de la souffrance. Nous y sommes tous confrontés.

Je suis allée chercher des branches de cèdres sur le terrain de mon père. Je suis revenue chez moi pour honorer la femelle chevreuil. J’ai balayé le plancher du garage en fredonnant. J’ai caressé la fourrure de la biche tout en visualisant le cercle de verdure que j’allais créer sous sa tête. L’odeur du thuya se voulait réconfortante. Puis j’ai déposé des pommes rouges sur ce doux tapis. Une magie s’est installée en moi. Je me suis sentie grande, tout à coup. La biche m’a aidé à comprendre le sens de mes gestes. Elle m’a démontré qu’en suivant mon élan naturel je faisais encore équipe avec elle. Elle m’a invitée à ne plus me cacher des hommes. Au contraire, elle m’incite à leur ouvrir de plus en plus mon art. Elle me prie de prendre ma place avec douceur …

Tout est possible.

 Même faire un poème avec un tableau de chasse.

20 novembre 2015. Hier, malgré la fatigue, j’ai accompagné ma fille et ses amies à la première du film tant attendu: Hunger Games 4 (dernier volet de la série). À minuit et demie, je suis sortie de la salle de cinéma le coeur rempli, pour toutes sortes de raisons. Étrange comme le thème du film (mettre fin à une guerre totale) rejoint l’actualité de la semaine, et résonne avec mes réflexions… Je songe à la belle héroïne qui pointait son arc pour assurer la survie des siens…et aussi à son histoire d’amour.

Demain: ouverture de la chasse à la poudre noire et funérailles de l’un de mes oncles… Prière.

Novembre, mois des morts. Mais aussi, et pourquoi pas, mois de l’amour pour la vie. Et si la mort, justement, invitait à la naissance de quelque chose de plus grand et de plus beau que le sentiment de perte? Et si c’était une ruse pour nous amener à expérimenter que la communication avec les mondes subtils est possible? Ce qui nous remplit au lieu de créer un vide… Le deuil invite à la transformation. Et si, en quittant le corps physique, l’âme des animaux et des gens que nous chérissons se trouvait mieux placée pour nous aider à nous ouvrir?

La mort invite à créer. La mort invite à aimer.

© Hélène Gagnon, tous droits réservés

3 thoughts on “La mort invite à créer

  1. Bonjour Hélène,
    Très beau texte comme toujours, et belle démarche introspective. La mort porte à réfléchir, comme un grand bouleversement. Cette séquence du film m’a émue aussi, la vie est si fragile, mais de grand pouvoir nous habite. Tu as bien fait de suivre les pas de la biche…

  2. Merci pour ce très beau texte et ce moment de réflexion que tu nous proposes! Cela m’a fait du bien de voir l’autre côté des événements et me conforte dans l’idée qu’on peut toujours en réfléchissant trouver un sens positif à ce qui n’en a pas.

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