L’appel

Je suis habitée par l’appel du large… Pas un coup de tête me poussant à tout quitter ni à remettre en question ma vie actuelle. Un appel qui concerne la femme-artiste dans la quarantaine qui désire mettre ses talents à contribution tout en assouvissant son esprit nomade. Ce chuchotement interpelle aussi la petite fille intérieure. Celle qui me ramène vers l’essentiel. Vers mes rêves. Vers mon centre. Cet appel rejoint au passage l’adolescente rebelle et déterminée que j’étais, malgré son côté introverti. Il attrape celle qui avait le goût du voyage et de l’aventure.

J’ai eu de la difficulté à réintégrer la civilisation depuis mon séjour à l’Isle-aux-Grues. J’aurais eu besoin de prolonger ma visite. Je n’avais pas terminé ma conversation avec la nature. J’étais bien en m’accordant à son rythme. Puisque là-bas j’avais continué à recevoir les signes des cerfs de Virginie, j’ai décidé d’être plus attentive à ses manifestations.

Je sais que je devai retourner là-bas… mais pas exactement « comment » ni « quand ». Au début, j’ai pensé m’y trouver du travail pour l’été. J’ai cheminé un bout de temps avec cette idée, le temps de terminer les engagements que j’avais pris chez moi. Puis j’ai eu d’autres indices.

Si avec moi... - copyright

14 mai 2015. En créant la série de petits tableaux sur fond de cartes routières, la biche réapparaît. Est-ce qu’elle m’invite à prendre la route? À cette étape-ci, il s’agit peut-être d’une confirmation à partir vers l’île puisque c’est dans ce dilemme que je me trouve. Mais pourquoi voudrait-elle m’emmener à l’Isle-aux-Grues alors qu’il y a abondance de chevreuils ici, dans mon environnement? J’habite dans une région où la densité de cerfs est importante, ce qui occasionne beaucoup d’accidents routiers, notamment… Les chevreuils font partie de mon paysage quotidien… Je suis une piste mais les réponses ne sont pas toutes arrivées…

21 mai 2015. Aujourd’hui, je visite une amie artiste-visionnaire. Après notre rencontre, je file vers la maison. Je prends le chemin par lequel je suis arrivée sans me poser de questions puisque c’est l’avenue la plus courte et que je suis en retard pour le souper. Au bout de quelques kilomètres, je ressens que je ne suis pas sur le bon chemin. Défiant toute logique, je fais un petit détour et je m’engage sur une route de campagne. Je ne m’explique pas ce changement soudain de parcours mais je fais confiance. Tout en roulant, je demeure attentive aux synchronicités. Une biche sort du bois et s’arrête devant le fossé juste au moment où je passe. Je croise son regard. Elle fige. Je m’arrête plus loin et la regarde. Elle me fixe. Je n’ai pas le temps de la photographier mais je comprends qu’elle est toujours là pour moi. Elle disparaît alors par où elle est venue… Son apparition me rappelle que j’avais bel et bien demandé d’être guidée vers la voie à suivre… Surtout, rester à son écoute pendant les prochains jours!

3 juin 2015. Matin de soleil. Je prends la route pour aller rencontrer une autre belle amie dans la campagne des Cantons-de-l’Est. Je m’engage dans un chemin rural qui me mènera au village voisin. À peine quelques minutes engagée sur cette voie, j’aperçois une biche couchée le long du fossé… Je n’ai pas l’habitude de m’arrêter chaque fois que je vois une bête inanimée sur la chaussée, mais cette fois-ci c’est un incontournable!

Accident route - copyrightRoute

Je m’avance vers la femelle cervidé… Je crois tout d’abord qu’elle est encore vivante… Mais je constate rapidement son décès. Je m’agenouille à ses côtés et je la touche. Son ventre encore tout chaud m’attendrit… C’est à ce moment que je réalise que la vie vient à peine de la quitter… Et c’est à cet instant que je constate qu’elle semble en gestation… Et qu’il y a peut-être un bébé sous ma main… Ou alors il est déjà né et orphelin…

Main ventre - copyright

Je suis envahie d’une immense tendresse. Je voudrais prendre le temps de faire une prière pour accompagner son âme dans la grande traversée. La mort est un passage important. Je suis constamment dérangée par les voitures et les camions qui passent. Je me sens agressée par les automobilistes qui me dévisagent. Que se cache-t-il sous cette irritation? Toute cette circulation me dérange. Pourquoi suis-je si frustrée? J’aimerais être seule pour pouvoir me recueillir. Non. Ce n’est pas tout-à-fait ça. C’est le regard d’incompréhension d’autrui qui me déconcentre le plus. J’observe ma réaction. Car les gens qui s’arrêtent ne veulent que m’aider et s’assurer que tout est OK. Pourquoi ai-je peur de suivre ce qui est si naturel pour moi, devant les autres? Au sein d’une tribu qui respecte le côté sacré de toute chose, je me serais sentie très à l’aise! Je fais de mon mieux et je quitte la biche avec regret. Elle continue d’habiter mes pensées et j’ai l’impression que je vis quelque chose de bien spécial à travers tout cela.

Retroviseur - copyright small

Je raconte mon aventure à mon amie ainsi que le malaise dans lequel je suis plongée. Parfois, j’aimerais m’éloigner de la société qui marginalise mon mode de fonctionnement et mes valeurs… Celle qui m’accueille me rassure; tout est question de confiance et d’habitude: « Tu verras, au fil du temps, ça ne te dérangera pas de faire ce que tu as à faire, même s’il y a des gens autour… » Je prends conscience que mes actions SONT importantes, et que le jour où je reconnaîtrai leur valeur, mes jugements disparaîtront… Je souris en pensant qu’un ambulancier en service ne se préoccupe pas des autres quand il prodigue les soins d’urgence à une victime d’accident de la route…

Je crois que j’ai de la difficulté à assumer mon rôle. Ou peut-être que je ne comprends pas encore très bien ma mission. Une belle réflexion s’amorce en moi. Comment puis-je apporter ma contribution au monde si je ne m’accepte pas pleinement et si je me cache?

4 juin 2015. En prenant mon café ce matin, j’ai une vision. Je vois un tableau illustrant une biche avec un petit dans son ventre… L’image est forte! Elle s’offre à moi dans une pictographie qui rappelle les oeuvres de Norval Morrisseau, un peintre canadien anishinaabe. J’ai aussitôt le réflexe de retourner là où la biche repose, pour l’observer mieux, pour capter son essence, ce qui m’aidera pour dessiner. Il est insensé de faire un aller-retour de 40 kilomètres uniquement pour cette raison mais l’intuition me dit que c’est important. Je quitte la maison. Arrivée sur l’emplacement de la veille, je fais face à l’absence du corps de l’animal. Je ne suis pas surprise, mais déçue. Pourquoi fallait-il alors que je vienne ici? Je décide de marcher un peu. Je respire. Pendant que mes pas s’alignent, mon esprit en fait autant. À quelques mètres le panorama se transforme.

Champs trèfle - copyright

Je contemple la vue qui se déploie devant moi. Un grand champ de trèfles m’invite à me déposer. Je me vois marcher dedans, comme lorsque j’étais gamine. J’aime ces endroits où la nature nous impose un temps de repos de par son époustouflante beauté! J’entends clairement le message de celle qui m’a fait revenir jusqu’ici: « Regarde comme tu aimes ces paysages! Depuis toujours, ils sont nécessaires à ton équilibre. À ta création…  » Et puis une phrase-clé entre dans mon esprit comme un code capté au vent: « Immersion dans le monde naturel…« 

Je replonge dans mes notes de journal des jours précédents et je continue d’être à l’écoute.

Texte journal 5 juin

5 juin 2015. La forêt étant l’une de mes plus grandes conseillères, je décide d’aller marcher sous ses arbres pour m’éclairer. Je reviens avec une décision: je n’irai pas trouver du travail à l’île. Ce que je veux, c’est y faire une retraite d’artiste. Un jour. Cela prendra le temps qu’il faut pour le concrétiser, mais j’irai créer là-bas. Et je trouverai le moyen d’être hébergée selon une formule-maison inspirée de la résidence d’artiste*.

 

Une résidence artistique désigne l’octroi temporaire, par une institution publique ou privée, d’un espace à un artiste afin de favoriser la création et l’exposition d’œuvres d’art, ou l’élaboration de spectacles vivants ou filmés. Elle peut consister aussi, outre l’accueil en un lieu, à la fourniture par une structure culturelle de moyens techniques, administratifs et/ou financiers à ces artistes. Cette résidence peut aussi mener à la constitution d’une collection d’illustrations, à la publication d’ouvrages illustrés ou de catalogues d’exposition. (source: Wikipédia)

 

9 juin 2015. Je prends congé de mes engagements cette semaine afin d’écouter attentivement ce que me dicte mon sixième sens. Je ne sais pas encore si je vais m’exiler sur mon île mais les mots-clés IMMERSION-DANS-LE-MONDE-NATUREL me parlent. Finalement, je ne pars pas. Je peins.

Biche 1 - copyright

Libérée de toute contrainte, je débute enfin le tableau qui s’était imposé à moi en vision. Je reprends contact avec l’énergie de la biche et c’est à travers l’acte de création que finalement, je lui rends grâce. Je prends conscience que peindre est ma façon personnelle de l’accompagner comme je l’aurais voulu.

Biche 2 - copyright

19 juin 2015. Il est évident que lorsque je me débranche de la civilisation, je suis plus efficace dans mon art. Les plongées dans la nature sont incontournables. Je comprends maintenant que l’île symbolise cet état de plénitude et d’harmonie que je recherche pour créer. C’est l’endroit idéal. Parfait puisque pratiquement coupé du monde. Mais je peux recréer cet état en d’autres lieux si je le désire. Cela demande un effort, mais je suis prête à l’expérimenter. Je devine que la biche me ramenait vers l’île pour me faire comprendre cette notion de symbole…

Je me laisse bercer par le courant en ayant la certitude que tout est bien.

Chaque chose en son temps.

Je suis à ma place lorsque mon coeur est présent dans chacun de mes gestes.

Voilà le plus important!

Berceau Techniques mixtes 12 X 24 po 2015

Berceau
Techniques mixtes
12 X 24 po
2015

© Hélène Gagnon, tous droits réservés

One thought on “L’appel

  1. Bonjour Hélène,
    Quel superbe tableau, j’en eu presque les larmes aux yeux en le voyant! Ça me touche beaucoup, cet aspect vulnérable et fragile. Cette petite vie qui ne demande qu’à vivre et gambader! J’aime le regard de la biche, elle semble paisible et tellement aimante. Wow!

    Hier, justement, j’ai entendu parlé des résidences d’artiste et je me faisais la réflexion qu’il serait inspirant de passer un séjour dans ce genre de demeure et créer en toute liberté. 😉

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