Le rendez-vous

Vendredi 10 avril 2015. Un nouveau tableau voit le jour sous mes traits de pinceau. Après avoir donné des couches de fond sur le canvas, celui-ci m’invite à écouter ce qui se présente. Et voilà que je perçois à travers les reliefs de peinture blanche la tête d’une biche. Je la relève avec un crayon de bois. Puis le corps se laisse deviner. J’esquisse de grandes pattes dont les pieds se fondent dans un cours d’eau. J’ajoute de grandes herbes, puis je trace une ligne d’horizon oblique. Je sens déja quelque chose de très doux habiter cette scène. J’applique des couleurs pâles pour respecter le climat qui s’installe. J’ajoute des brillants. Voilà que la magie veut entrer à son tour.

Tout en créant je me laisse transporter par l’énergie du Cerf de Virginie. Un animal si gracieux! Prince de la forêt. Première fois qu’il vient me visiter dans mon art. La bête à peine dessinée me semble plus empreinte d’une énergie féminine. Elle révèle aussi un brin d’innocence. Elle évoque en moi les contes de fées issus de la mythologie celtique. Je ne suis pas certaine que ce soit une biche ou un faon….

Je prends une pause de la peinture pour fouiller dans un livre usagé afin d’en recueillir des mots. J’enlève les pages dont les phrases m’inspirent, me promettant de les découper plus tard et peut-être de les insérer dans l’oeuvre. Puis mon regard s’arrête sur des plantes séchées bien aplaties au centre du bouquin, coincées entre deux pages et protégées par un papier de soie.

Tiens tiens…Des trèfles à quatre feuilles..! Lucky Charm… Porte-bonheur..

Je garde ces précieuses herbes sans savoir ce que je vais en faire… Comme je considère chaque cadeau de la nature comme un trésor dont le sens se dévoile tôt ou tard, je décide d’attendre que la réponse m’arrive en inspiration. Quelques jours plus tard, il m’apparaît d’incorporer les trèfles à mon tableau. Je peins l’oeil de la jeune biche, puis je laisse mûrir le tout pendant le reste de la semaine.

À ce moment-là, je suis loin de me douter que le chevreuil m’attend dans le détour pour une rencontre réelle des plus touchantes…

Vendredi 17 avril 2015. Je m’évade dans le décor rural des Cantons-de-l’Est avec mon amoureux. Il m’emmène explorer des champs que je découvre sous de nouveaux angles en sa présence. Nous marchons longtemps. Nous traversons une clairière et les montagnes nous saluent de l’autre côté de la frontière américaine. Pendant notre expédition, le paysage varie. J’aime ces contrastes entre monts et vallées, conifères et feuillus, prairies et boisés… Que j’aime la campagne! J’ai de la chance; mon guide de la faune préféré m’ouvre encore la porte sur ses territoires sacrés. Je me sens privilégiée de le retrouver. Heureuse de me reconnecter à ces lieux où récits de chasse et histoires de famille s’entremêlent.

Troupeau Wapitis - copyright

Dans un enclos retiré au milieu de la nature, une douzaine de wapitis nous regardent. Nous contournons la clôture. Je m’arrête en chemin pour photographier le troupeau. Mon compagnon poursuit sa marche et revient vers moi pour me partager une découverte inattendue.

Crédit photo: Erik Duguay

Crédit photo: Erik Duguay

Il me pointe du doigt une extrémité du pacage des wapitis. Là, je vois la tête d’une biche… Couchée dans l’eau, coincée dans la vase… Une petite femelle d’environ un an. Allons-voir si elle est vivante… Elle respire mais elle n’en mène pas large. À moitié défigurée, complètement épuisée, il semble qu’elle aie passé un mauvais moment à se débattre avec la clôture de broche. Elle cache peut-être d’autres blessures non apparentes… Pas de doute qu’il faut la sortir de là!

Usant de son calme et de son ingéniosité, ainsi que de sa force masculine, mon complice sort la biche de son bain de boue alors que moi, avec ma sensibilité et ma délicatesse, je la rassure et l’accompagne vers son dernier repos… Mon compagnon me laisse seule avec elle. Pas très loin et présent, il m’accompagne dans le processus. Je reste car je veux m’assurer que la biche n’aie plus peur et que son niveau de stress tombe avant de m’éloigner. Je prends le temps qu’il faut pour l’observer. Attentive, je m’installe à ses côtés dans le silence le plus respectueux. Au bout d’un certain temps, elle tourne sa tête très lentement vers moi, avec précaution. Puis elle la laisse tomber doucement sur le sol. Ça y est, elle ne se relèvera pas. Étendue sur la terre ferme, elle peut maintenant se reposer.

Je plonge mon regard dans les yeux de cette demoiselle des bois. J’avance ma main délicatement vers son museau, la laissant me flairer. Elle dit oui à tout, n’ayant pas la force de s’opposer à quoi que ce soit… Mais je ne vois plus d’inquiétude dans son regard, ni ne la perçois dans ses mouvements. Elle s’abandonne. Je caresse tout doucement sa tête mouillée. Elle me regarde. Ses paupières se ferment, puis s’entrouvrent. Elle ouvre les yeux tout grands et me fixe. Comment ne pas s’émouvoir devant cette vérité qui émane d’elle?

Elle m’invite à plonger dans la prunelle de son oeil couronné de grands cils. Comment résister à l’appel de la vulnérabilité? Je ressens sa reconnaissance. Je capte aussi la confiance qu’elle nous a accordée. Cela fait de ces minutes un moment solennel. Je me sens bénie d’être là et de pouvoir communier avec la vie sauvage. J’honore l’esprit de cette bête. Il se passe en moi quelque chose d’indescriptible qui m’apaise et me nourrit.

Je m’avance encore plus près de la biche. Je m’agenouille devant elle et me penche à quelques centimètres de sa tête. Je dépose la mienne sur le sol. La joue bien collée contre la terre humide, mon nez à quelques centimètres de ses nasaux, je ferme les yeux et je reçois. Je savoure en moi la quiétude infinie qu’elle me transmet.

Dessin Biche crayons - copyrightIl est temps de reprendre la marche. Mon amoureux et moi savons que ce que nous avons fait est juste. Nous laissons notre amie entre les bras de Dame Nature. Nous promettons de revenir la voir le lendemain, peu confiants qu’elle survivra, mais certains que son voyage sera en accord avec le Grand Plan.

Samedi le 18 avril 2015. Lors de notre balade matinale, nous repérons la biche. Elle est couchée au même endroit que la veille, sans vie. Elle n’a pratiquement pas bougé et les coyotes ne l’ont pas encore trouvée. Je prends une poignée de ses poils éparpillés sur le sol et les insère dans la poche de ma veste. Prière et gratitude. Le soleil du printemps nous donne sa bénédiction. Un vent de sérénité souffle dans la prairie et nous pousse vers la maison. Je rentre chez moi le coeur grand.

Et c’est encore imprégnée de la magie de mon week-end que je termine mon tableau quelques jours plus tard. Je colle des poils de chevreuil à travers les herbes dessinées au crayon et les trèfles à quatre feuilles. J’écris dans mon journal le message inspiré de mon alliée la biche:

« Aime sans frontières et aie la foi en tes rêves. C’est avec douceur et compassion que tu te libèreras de tes peurs. La délicatesse du coeur est plus puissante que les armures de l’Ego… N’oublie-pas que la vie est magique. Bonne chance! » 

Après quelques jours d’intégration, je fais des liens entre mon travail artistique et ma rencontre avec les cervidés. On dirait bien que le tableau annonçait la rencontre avec l’animal…. À bien y réfléchir, je me souviens qu’un ruminant à cornes s’était aussi présenté à moi en rêve, un mois plus tôt…

PicMonkey Collage

Je fouille dans mon journal pour retracer le croquis que j’avais fait suite à cette vision… Le dessin date du 18 mars 2015…  Je serai toujours émerveillée par la puissance de la création. Je suis maintenant prête à laisser aller la toile et tout ce qu’elle contient vers la personne à qui elle est destinée. Car entre mes mains, elle n’était que de passage…

Merci la vie!

PS) Je vous donne rendez-vous pour la suite de cette histoire!

©Hélène Gagnon, tous droits réservés

11 thoughts on “Le rendez-vous

  1. Bonjour Hélène,
    Wow! Quelle histoire extraordinaire! Tu as le don des mots et des rencontres hors de l’ordinaire. Quelle richesse dans ce texte et que dire de cette toile? Féminité, magie et destiné! Je crois que la vie s’est chargée de répondre à tes prières et de te guider. 😉

  2. Bonjour Hélène, je viens juste de terminer de lire ce « rendez-vous ». Il a chamboulé mon âme. Merci pour votre belle sensibilité, belle âme, belle Lumière. Merci à nos amis les animaux de nous montrer tant de fois le chemin du coeur.
    Chaleureusement
    Patricia
    PS : c’est par la page FB de Christine Pagnier Guillot que j’ai rencontré votre âme 🙂
    PS2 : et comme je suis curieuse, cette belle biche a-t-elle trouvé son destinataire ?

  3. Bonsoir Hélène,
    Toute ma gratitude, pour avoir décrti de manière si subtile et profonde à la fois, votre lien avec la présence de la Nature et avec ces cervidés en particulier. En partageant le ressenti de votre accompagnement de la biche vers son voyage, vous avez exprimé avec vos mots et votre Coeur, ce que j’ai déjà maintes fois vécu auprès d’animaux sur le départ vers la Vraie Vie. Vos mots nourrissent et ancrent la préciosité de notre Lien avec le Vivant. Vous m’avez permis de me, de nous sentir reliés. Merci!
    Bien à vous.
    Françoise HELF

  4. Chère hélène

    Comme tu es touchante, allumée, vivante, sorcière, aimante, attentive, compatissante, sauvage, humble et grande artiste.

    Merci pour ces écrits qui me nourrissent de bonté divine
    Merci aussi à Éric pour sa présence….

  5. Bravo Hélène, très inspirant!!…XX
    En plus que ça se passe avec ton amoureux!!

  6. C’est une histoire magnifique et émouvante.
    Elle me fait penser à certaines des miennes, qui sont identiques dans la démarche!
    Il y a un grand et profond respect de la nature et une ode à la vie!..
    Je dessine et peins et j’invite aussi sur ma toile des formes imaginaires prendre forme et guident ainsi mon inspiration.
    Je peux vous envoyer un bout d’une toile, si ma démarche vous intéresse. Je pensais être isolée dans cette façon d’interpréter « les petits signes » de la vie et des bonheurs.
    Merci pour ce partage!!!

  7. Juste wowww. Quelle belle histoire et quelle belle peinture. Féminine, douce et un regard qui parle. J’aime beaucoup ainsi que ton texte qui encore une fois nous donne envie de le lire tranquillement jusqu’à la fin.

  8. Merci Hélène pour ce partage rempli de sensibilité, d’humanité et de magie !
    Cette histoire m’a touchée au plus profond de mon coeur et m’a émue comme tu ne peux pas savoir !!! Je reconnais là ta grande âme…et ton lien indéfectible avec les animaux.
    Ton tableau est magnifique!
    Sincèrement,
    Chantal

  9. Je suis très touché et sans mot… Hélène, tes textes me font souvent cet effet. Parce que tu écoutes l’Esprit en toi aux moments de tes créations et aux instants de tes écrits, il ne peut qu’en résulter des réalisations qui touchent… Que la Vie continue de se servir de toi et toi de Celle-ci pour qu’on puisse continuer de savourer des oeuvres encore et encore!!
    PS: Je serai honoré de participer à ton prochain texte de blogue en y mettant ma petite touche artistique mon amie. À plus tard! Xx

  10. Salut Hélène,

    Je suis la conjointe de Pascal Fleury. Il vient de me partager ton dernier blogue. Je suis très touchée par cette toile que tu as peinte… J’ai toujours été profondément émerveillée par cette bête magnifique. Je suis émue à chaque fois que j’ai la chance d’en croiser. Ton oeuvre dans toute sa simplicité et l’émotion qui s’en dégage me parle beaucoup! Je ne sais pas si elle a trouvé preneur… Si non, elle serait bienvenue dans mon foyer pour m’inspirer à mon tour.
    J’attends de tes nouvelles!
    Merci pour ce partage!
    Josée

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