Pas bon en dessin?

Pendant que je complétais mon Baccalauréat en Arts Visuels, je me suis beaucoup intéressée au processus créateur et aux vertus thérapeutiques de l’art. Je trouvais dommage que beaucoup de gens s’empêchent de s’exprimer par les arts, prétextant n’avoir aucun talent en dessin.

Pas bon en dessin? Mais encore?

Et puis je me suis mise à travailler avec les jeunes et à faire des recherches sur le développement humain, plus précisément sur la place qu’y occupe la créativité. J’étais triste de constater que la spontanéité de dessiner et de peindre disparaissait de plus en plus chez des enfants en bas-âge…. alors que normalement c’est ce qui les aide à se construire, à entrer en relation avec eux-mêmes, avec le monde extérieur et avec leur environnement.

« Pour les enfants, l’art est une façon d’apprendre et non quelque chose qui doit être appris« 

– Viktor Lowenfield and W. Lambert Brittain

Juliette à l’oeuvre… Camp de jour de Bromont

On sait que les jeunes qu’on laisse créer librement (sans interférer) prennent plaisir à mettre en image leur monde imaginaire. C’est naturel pour eux.  Lorsque j’entendais la phrase « Je ne suis pas bon en dessin », couramment utilisée chez les adultes, mais qui sortait cette fois-ci de la bouche des enfants du premier cycle du primaire, je trouvais cela inquiétant.

Pendant cinq ans, j’ai donné des ateliers d’expression artistique dans les écoles primaires et au camp de jour, et j’ai constaté que ce n’est pas irréversible.

L’approche que j’utilisais en combinant la nature et l’art (Le dessin naturel et Le dessin naturel avec les enfants) m’a permis de gagner la confiance des jeunes et de les ramener dans un esprit d’exploration et de découverte qui les libère du stress de la performance.

À l’école, j’enseignais à des petits artistes qui « avaient choisi » de s’inscrire à mes ateliers, mais au camp de jour, tous les jeunes y sont passés, qu’ils aient une facilité pour les arts ou non, qu’ils aiment cela ou non. Pendant deux étés, en étant dans la forêt avec eux, j’ai réussi, non sans défi, à remettre les plus récalcitrants en contact avec leur libre expression. Je travaillais avec des jeunes de cinq à onze ans.

Ce que je désirais valider à travers mes cours était que tout le monde peut faire des arts plastiques. Je voulais que ceux qui sont réticents se réconcilient avec cette matière. J’ai utilisé les mêmes méthodes avec les adultes, de sorte qu’ils puissent mieux comprendre et guider les enfants par la suite. Car la beauté de la chose, c’est que le plaisir de dessiner, de créer, ne se perd pas à jamais. Il se retrouve! Ce qui freine les gens en général, c’est l’obligation de « faire beau ». C’est la pression de se conformer à un idéal de beauté défini par l’extérieur. Défini par qui?

Mais qu’est-ce que la beauté, sinon un concept subjectif?

Ma suggestion pour les adultes qui accompagnent les enfants:  

Éviter les compliments à outrance au sujet du « produit fini » ou de « l’oeuvre d’art »!

Premièrement, les enfants ne créent pas « pour faire de l’art », mais parce que « s’exprimer par les arts » est naturel pour eux (c’est un besoin). À force de mettre l’accent sur le produit, il est facile de les piéger dans le cercle vicieux de « créer pour plaire, pour être reconnu, récompensé »…  ce qui enlève au départ toute l’authenticité à laquelle on s’attend d’une création. Au bout du compte, cette façon de faire rend plus hésitant que confiant… Elle enlève à l’enfant la richesse de son expérience. Car s’il « fait pour l’autre »; il n’y est plus investit.

« Quand je dessine librement, je suis. »

Dessin collectif réalisé par les jeunes du camp de jour de Bromont

Avec les enfants artistiquement autonomes, ceux qui sont sûrs d’eux-mêmes, ce n’est pas problématique. Ils feront ce qu’ils ont en tête et suivront le chemin dicté par leur petite voix, en allant plus loin que les directives de l’animatrice. En création, ce petit côté rebelle est très bon signe. Ceux-là ne m’inquiètent pas du tout!

Mais que répondre à la phrase: « Est-ce que tu le trouves beau, mon dessin? » quand on sent que l’enfant s’appuie sur notre réponse pour valider si son dessin est beau ou pas?

Mon truc est de rediriger simplement la question vers le créateur: « Toi, qu’en penses-tu? » Si sa réponse est positive, je ne peux que sourire. Si sa réponse démontre qu’il n’est pas content, ou déçu de lui, ou insécure, ma suggestion est de retourner alors une autre question vers lui: « Que pourrais-tu faire, tu penses, pour aimer davantage ton dessin? » En faisant cela, je renforce son autonomie.

Dans ma pratique, j’ai vu que les enfants n’étaient pas habitués de se faire répondre ainsi. La plupart s’attendent que l’adulte lui donne les réponses ou lui dise quoi faire… Le simple fait de leur adresser la question suffisait à certains de trouver leurs propres solutions. Ça ne prenait que quelques secondes! L’idée derrière ma façon de guider est de laisser l’enfant dans son propre pouvoir. Il a les réponses en-dedans de lui.

Lorsque l’accompagnateur prend soin d’orienter les questions vers le processus de l’enfant, ce dernier trouvera plus facilement les réponses. C’est ce qui est souhaité! Si non, on peut aller en ce sens: « La satisfaction d’avoir réussi un dessin qu’on aime, c’est une chose. Et souvent ça demande beaucoup de pratique. Mais au-delà du résultatcomment tu t’es senti en faisant ton dessin? Qu’est-ce que tu as appris en le faisant? » Le plus important est que l’enfant ne reste pas avec un sentiment d’échec, ce qui risque fort bien de se produire s’il s’identifie à son oeuvre plutôt qu’à son expérience… Car il n’y a pas de « bonne » ou de « mauvaise » expérience, seulement des apprentissages.

Il s’agit donc pour commencer de changer notre façon de faire habituelle, et de conduire l’enfant vers les pas qu’il a faits dans sa démarche plutôt que de mettre notre attention sur le produit fini.

Et si le dessin était plutôt vu comme un chemin, une pratique, une méditation (ce qu’il est), et pas un but?

N’oublions pas que les attentes mettent de la pression…et que les enfants ressentent nos attentes même si on ne les exprime pas…

En terminant, nous pouvons nous demander, comme parent ou comme éducateur: « Qu’est-ce que je valorise par mes compliments? »

Bonne création!

© Hélène Gagnon, tous droits réservés

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