Pas de tortue

15 mai 2016. Il y a quelques semaines, peut-être même davantage, j’ai reçu ceci dans ma boîte aux lettres. Environnement Canada venait de publier la proposition de Programme de rétablissement de la tortue des bois (Glyptemys insculpta) au Canada dans le Registre public des espèces en péril.

tortue en péril cadre

Cette dernière a été inscrite comme menacée en mars 2010. J’ai conservé l’affichette sur mon frigo pendant un certain temps afin de l’avoir en rappel sous les yeux, car mon amoureux ne voulait pas oublier de lire la proposition. Ensuite, j’ai déménagé le carton dans mon atelier. La tortue m’inspirait un projet à venir…

Selon le COSEPAC (Comité sur la situation des espèces en péril du Canada): « L’espèce connait un déclin dans presque toute son aire de répartition, et se retrouve en petites populations de plus en plus isolées. Elle est plus terrestre que les autres tortues d’eau douce, ce qui en fait une espèce extrêmement vulnérable à la collecte pour le commerce des animaux de compagnie. Elle a un long cycle biologique caractéristique des tortues, de sorte que presque toute augmentation chronique du taux de mortalité des adultes et des juvéniles se traduit par une diminution de l’abondance. La hausse du taux de mortalité découle d’une exposition accrue à la circulation routière, à la machinerie agricole et aux véhicules hors route, de la collecte comme animaux de compagnie, ainsi que de la collecte pour le commerce des animaux de compagnie et peut-être pour la fabrication d’aliments exotiques et de médicaments. Le degré de menace accru est associé à l’accès nouveau ou croissant par les humains aux endroits où vit l’espèce. »

pylone - copyrightSur le site d’humanima.com, j’ai également pu lire ceci: « Au cours des dernières décennies, l’espèce s’est considérablement raréfiée dans tout l’est du Canada. Les causes sont liées à l’accroissement de l’activité humaine qui contribue à la dégradation et à la destruction des habitats. »

Sans grande surprise pour moi, qui suis témoin des dommages que le développement immobilier impute à la faune et à la flore dans mon environnement immédiat. Dans la ville où j’habite, la construction de nouvelles rues, de quartiers résidentiels et commerciaux, explose de façon massive depuis la dernière décennie… Non loin de chez moi, Hydro-Québec a entamé en mai 2015, l’édification d’un poste et d’une nouvelle ligne électrique. J’ai lu dans le journal que ces ajouts visent à répondre aux besoins en électricité grandissants de la région. Peu de gens réalisent que ce déboisement détruit d’importants écosystèmes… Je ne suis pas réfractaire au progrès technologique. Mais est-ce si vrai que nous avons tant besoin de consommer? Et à une si grande vitesse? J’aimerais simplement que les actions soient prises avec plus de respect et de conscience… car nous sommes tous reliés… les animaux et les arbres aussi…

Bref, je ne m’attendais pas du tout que les tortues me poussent à écrire et à réfléchir à leur sujet! Mais voici ce qui est arrivé.

20 mai 2016. Je marchais en surplombant la rivière qui borde la propriété d’une amie et j’ai aperçu… une gigantesque tortue nageant dans les eaux brouillées. J’aurais donc aimé l’observer plus longtemps. Clic..! Souvenir en photo. Plus tard, ce cliché m’a permis d’identifier la tortue serpentine, la plus primitive et la plus grosse de nos tortues d’eau douce, ici au Québec.

Tortue cadre - copyright

24 mai 2016. Après avoir monté une exposition dans un café tout l’après-midi et avant d’aller m’enfermer pour la soirée dans le gymnase de l’école de ma fille, je sentais qu’une petite marche me serait salutaire. Sur mon chemin vers la maison, je me suis arrêtée près d’un étang. J’avais un petit quinze minutes devant moi pour observer les outardes repérées récemment à cet endroit. Je me suis avancée en direction de l’eau quand tout à coup mon regard a bifurqué vers le sol, attiré par une masse qui luisait sous les rayons solaires. À quelques pas de moi sur l’herbe … une tortue se déplaçait en semblant immobiliser le temps avec elle. La joie m’a envahit. Quelle chance!

Et pas un hasard?

Tortue cadre - copyright

Cette fois-ci j’étais en présence de la tortue des bois… J’ai tout oublié et je me suis concentrée sur l’observation de cette étrange bête qui semble appartenir à des contrées millénaires. On dirait que d’elle émane une sagesse primitive qui me réconforte. Que j’aimerais appuyer sur « rewind », parfois, pour me téléporter dans une tribu et quitter ce rythme effréné dans lequel la société occidentale actuelle nous aspire!

Ce n’est que le lendemain matin que j’ai fait le lien avec le carton reçu dans mon courrier…

Je ne suis pas plus fine qu’une autre. Si je n’avais pas eu cette rencontre personnelle, en face-à-face, avec la petite dame préhistorique, je ne me serais pas intéressée aussi vivement à son sort. Mais voilà, sa venue m’a incité à faire des recherches, à en apprendre davantage à son sujet. J’ai eu envie de faire quelque chose pour elle. La rédaction de cet article s’est également imposée.

tortue dessinée marche - copyright

Et puis je me suis tournée vers les leçons que je pouvais apprendre à son contact. Lorsque je regarde cet animal qui se déplace lentement mais sûrement vers son coin de soleil, il m’inspire à diminuer la cadence. Ralentir pour grandir…. Remarquer et savourer ce que sous le couvert de l’agitation je ne peux pas voir…

Constamment à la recherche de plus, ou de mieux, les humains courent souvent après le temps… Si on ne s’arrête jamais, on perd de vue sa mission… On ne peut pas s’éveiller à tout ce qui nous entoure. Et si tout était parfait « tel quel », pour le moment? Et si on courait pour rien? En nous projetant dans le futur, nous oublions que l’espace où nous sommes à l’abri du stress, pourtant, se trouve dans l’enracinement. Dans l’instant présent. Puisque nous n’avons pas appris à être, à écouter et à recevoir, mais plutôt à faire, à consommer et à performer… nous recherchons la sécurité dans les choses extérieures… Alors que le réel sentiment d’être protégé ne peut se trouver qu’à l’intérieur de soi.

J’ai pensé à tous les enfants que j’ai accompagnés… À ma tristesse devant le constat que certains d’entre-eux sont bousculés par l’école, et par l’horaire surchargé de leurs parents… Je me suis revue avec les miens, à une époque encore plus lointaine, où moi non plus je ne me voyais pas aller…

La tortue semble me démontrer qu’il n’y a pas d’autre moyen que de « prendre » le temps si je veux le goûter: car plus je le prend, plus il ralentit. Et ce n’est pas vrai que tout le monde doit s’insérer dans le peloton de la course. On peut choisir d’avancer différemment dans la vie. Personne ne nous oblige à la vivre comme une épreuve d’endurance.

7 juin 2016. Je suis allée me recueillir en pensant à la tortue. Moi je l’aime car je me reconnais dans sa lenteur. J’avais envie de l’écouter attentivement et de me réconcilier avec qui je suis. Tout ce que j’entendais, c’est qu’elle m’invitait à « habiter ma maison« . Au sens propre comme au sens figuré. J’ai perçu cette phrase comme une invitation à me rencontrer vraiment, et à continuer d’observer et de comprendre mes mécanismes intérieurs pendant l’été. J’y voyais aussi l’importance de chérir mon environnnement, d’en prendre soin, de l’accepter et de l’aimer, tout en le transformant et en l’embellissant pour l’adapter à qui nous sommes devenus, ma famille et moi. Comme une mise à jour énergétique dont tous allaient bénéficier. J’ai également compris qu’il valait mieux ne pas me culpabliliser de prendre ce temps pour moi, pour nous, car ce que je vais retirer de cet exercice est capital pour la suite des choses. En d’autres mots, je ressens que c’est un passage nécessaire qui fera croitre et briller tous les projets d’automne. Cela demande du courage d’aller à contre-sens d’une société… Mais je m’engage à me respecter et j’appelle la discipline nécessaire pour me garder sur ma voie et résister à la fuite.

rivière tortue - copyright

8 juin 2016. Mon amie Anne-Marie, sans savoir sur quoi je planchais, a publié une nouvelle vidéo sur les médias sociaux. Cette chère complice d’âme s’est engagée avec zénitude sur son chemin de fin de vie. Depuis, elle nous déroute avec ses perles de sagesse au sujet de la vie et de la mort. Elle réfléchit justement à la notion du temps… Je vous partage un extrait de son message, car avec une synchronicité inouë, il ne pouvait pas mieux tomber!

« Je ne suis pas plus proche de la mort que je l’étais la semaine dernière, mais le temps se transforme. Le temps ralentit. C’est drôle aussi parce que je me dis souvent, moi, que la vie va très très vite. Tout va vite.  Et finalement bien, c’est à l’intérieur de moi que tout va vite. Tout va vite en moi. Mais la vie elle ne va pas vite. Et moi je suis en train d’apprendre un nouveau rythme. Donc de ralentir pour pouvoir entrer dans une nouvelle expérience qui n’est pas encore l’expérience de la mort, mais qui est une expérience de « goûter à l’instant, dans la présence, plus lentement« . Et en faisant cela, ce que j’ai réalisé, c’est que j’ai compris que dans la mort il n’y a pas de temps. La mort c’est la vie sans le temps. C’est peut-être pour ça qu’on court tout le temps et qu’on se dépêche parce qu’on a peur de mourir. On se dit que si on arrête le mouvement, on est mort… Et puis non: on est vivant, autrement. » – Anne-Marie Séguin

15 juin 2016. Je roulais dans un quartier habituellement tranquille, contente du matin d’écriture que je venais de m’offrir sur le bord d’un lac, juste avant que la population se réveille. Une silhouette a capté mon attention en bordure du chemin. J’ai reconnu aussitôt la tortue sepentine! Sourire du coeur instantané. J’ai garé mon auto pour aller l’examiner de près. Je suis rapidement devenue agacée par la circulation! La traversée du reptile avait lieu à l’heure où la plupart des gens se rendent au travail… J’aurais voulu me retrouver dans un contexte différent où j’aurais pu observer mon amie sans gêne. Je ne voulais pas qu’elle se fasse frapper… et à la fois je me préoccupais d’assurer ma sécurité. Je prenais garde de ne pas me mettre dans le chemin des autres. Je ne voulais pas risquer de provoquer un accident… « Dame pas pressée » savait pourtant très bien où elle s’en allait! Elle s’était enlignée pour traverser la route et c’est un peu à contrecoeur que je l’ai fait dévier de sa trajectoire…

tortue serpentine cadre copyright

Car c’est à force de la scruter et de me positionner devant elle qu’elle a fini par rebrousser chemin. Elle est disparue dans le gazon, emportant avec elle ma crainte de la voir écorchée sous une voiture. Je me suis dit qu’elle allait sûrement refaire son trajet vers son territoire de ponte, après mon départ. Et ça m’a satisfait. J’ai prié pour qu’elle choisisse un moment plus opportun pour traverser la rue.

tortue serpentine auto - copyright

Et c’est avec un beau clin d’oeil plein d’humour qu’elle m’a, semble-t-il, offert cette image! Au moment où elle quittait l’alsphalte, une « mustang » arrivait à contre-sens. On ne peut pas bien voir sur la photo, mais à quelques mètres devant la voiture sport, est peint le mot « LENTEMENT » en majuscules, sur le pavé… Je n’ai pas pu m’empêcher de rire. Je suis repartie le coeur léger, remplie de gratitude. Ça commençait bien ma journée!

La tortue venait de me confirmer qu’il est important d’aller dans « mon » sens, à « mon » rythme, et de ne pas perdre ma direction de vue, même si la majorité des gens vont dans le sens inverse. L’époque de vouloir entrer dans le moule, même inconsciemment, est révolue! À ce moment-ci, pour avancer, je demeure centrée et je me rappelle que j’ai toutes les ressources nécessaires à l’intérieur de moi. Il est de ma responsabilité de les maximiser.

Alors que dans le passé, je me désolais de ne pas être plus efficace sur certaines choses, en oubliant que mon écoute et ma délicatesse sont des forces, une amie m’a un jour dit: « Tu n’es pas lente Hélène; tu prends le temps.! Qui, de nos jours, prend vraiment le temps d’écouter?« 

Ce à quoi une voix sage a ajouté:

« Et si tu fais les choses lentement, c’est parce que tu les fais en profondeur. Dans un monde axé sur le superficiel, n’a-t-on pas besoin, justement, de laisser plus de place à l’authenticité? N’a-t-on pas besoin de gens qui nous inspirent et nous guident à revenir vers l’essentiel? »

« Ne laissons pas s’éteindre ce qui est en voie d’extinction!« 

© Hélène Gagnon, tous droits réservés

9 thoughts on “Pas de tortue

  1. Ouin! Je suis pas mal d’accord avec l’idée de ralentir et prendre du temps pour nous, d’ailleurs je le fais de plus en plus. De toute façon ce que l’on ne fais pas tout de suite, nous attend.

  2. Merci pour ce beau partage d’une aventure, d’une découverte qui s’est déroulée à son propre rythme et dont tu as pu être consciente grâce à ton ouverture à ce qui est. La dernière photo avec la Mustang est un clin d’œil formidable ! Je réalise moi aussi que, c’est lorsqu’on ralentit qu’on peut être là et assister au grand spectacle du monde, à l’extérieur comme à l’intérieur de nous. Si la mort est la vie sans le temps, alors, notre état actuel est la vie avec le temps. Il est là, il est un cadeau à expérimenter alors que je le vois si souvent comme un grand ennemi ! Prendre le temps, c’est une belle expression, qui se révèle même savoureuse quand on s’y arrête.
    Merci Hélène d’avoir écrit cette histoire qui m’invite à prendre encore plus conscience de ce qui se passe.

  3. Ce texte tombe à point sur un moment de ma vie où je me donne du temps et où j’ai envie de partager ce même temps avec des gens qui ont compris le sens de savourer le moment présent. Il n’y a pas de hasard, il y a de ces moments précieux qui nous font réaliser que la Vie est belle dans toute sa complexité et que nous en sommes les maîtres. Oui merveilleuse Anne-Marie Séguin qui malgré ce qu’elle vit est aussi vivante et je dirais même plus, plus vivante que la majorité des gens en bonne santé. Justement parce qu’elle sait ce qu’est la valeur exacte du mot VIE. Pas seulement par sa durée mais par sa profondeur. Allez au profond des choses, des gestes, des paroles, de tout ce qui est vivant et dont on oublie si souvent l’existence et la grandeur. Chacun porte en soi le don inestimable de sa propre destinée alors pourquoi ne pas choisir de vivre pleinement et passionnément chaque petit instant de l’éclosion subtile mais bien présente de l’éveil de la conscience. Comme le dis si bien Anne-Marie Séguin  » La mort c’est la vie sans le temps. »

  4. Wow! Merci pour ce magnifique texte inspirant. Je vis des activités sur les différents rythmes et la persévérance avec des élèves de maternelle et de 1re année. J’utilise le symbole de la tortue… Ils adorent! Votre texte me parle beaucoup. Je vais le partager à plusieurs de mes collègues. Merci encore… 🙂
    Caroline Boucher
    AVSEC à la CSRS

  5. Trois rencontres avec des tortues, en peu de temps! Merci d’avoir si bellement partagé avec nous le fruit de ces rencontres 🙂

  6. Par l’intermédiaire d’une précieuse amitié, je découvre votre site. Je suis touchée par la profondeur de vos écrits, par votre… présence (ouverture) à toutes ces synchronisités manifestes, et aussi par le temps que vous mettez à les étudier, les approfondir et les partager avec nous. Vos œuvres sont vibrantes, et vos photos très réussies. Ce texte sur la tortue me ramène où j’ai besoin d’être: en moi, et non pas dans le futur avec tous les soucis que cela comporte… merci pour cette réflexion intime, nécessaire.

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