Sweet Jane

Il y a quelque temps, une amie me faisait part de sa préparation à laisser aller sa jument. Avec tous les questionnements qu’un accompagnement en fin de vie suscite… Sa priorité: assurer la meilleure qualité de vie possible à sa compagne équine vieillissante. Jane. Sweet Jane. Comme ce cheval a été important dans le cheminement de mon amie! Cette dernière devait maintenant faire face à des choix. Pas facile de prendre la décison de libérer un être vivant de ses souffrances. Pas plus évident d’être à l’écoute des besoins de l’être aimé tout en jonglant avec les émotions que le départ imminent remue en soi. Surtout quand l’être cher en question ne parle pas. Je veux dire, avec des mots…

Mon amie ne savait pas comment aborder le grand départ, mais elle a décidé de suivre son coeur et son intuition. Pendant des mois, elle a misé sur la présence. Elle savait, de toute façon, que son cheval avait une leçon de vie à lui transmettre avant de quitter. Dans un état de réceptivité, elle a attendu. Que les morceaux manquants apparaissent. Que le temps apporte des réponses. Elle savait que lorsque le moment serait venu, elle le sentirait. J’ai aimé la façon dont elle vivait ce détachement. Elle laissait une place prépondérante à la communication. Personnellement, je crois que lorsque nous vivons une relation significative avec un animal, nous communiquons naturellement avec lui par télépathie. C’est par le coeur que nous sommes reliés…

Je constatais que mon amie accordait une grande importance à cet échange entre elle et sa partenaire sage, comme elle la surnomme si bien. Soucieuse aussi de laisser un espace à ceux et celles qui ont eu le privilège de côtoyer sa jument, elle m’a invitée à aller la voir avant qu’elle parte. Elle m’a permis de lui dire aurevoir, tout simplement.

Je me suis demandée ce que j’allais faire… Et puis l’idée d’écrire un article s’est imposée d’elle-même. J’ai fait un agréable voyage dans le temps. Les photos rendent hommage à la belle qui nous quitte… Que ma lettre se dépose sur cette terre où elle termine son voyage terrestre. Ce territoire, je l’ai marché une partie de mon enfance, et toute mon adolescence…

Sweet Jane,

La dernière fois que je suis allée te visiter, je t’ai regardée de loin. Veille de mon anniversaire. Juste avant que l’hiver se pointe. Tu étais à l’autre bout du pacage, toute seule dans ton coin. Les autres membres de la harde allaient tour à tour se servir dans la grosse botte de foin qui faisait office de repas. Toi, tu te réfugiais dans la solitude.

Je voyais bien que tu n’étais pas au meilleur de ta forme. Que tu voulais être tranquille. J’aurais été la dernière à te demander quoi que ce soit. Je respectais ton isolement. Je dois avouer qu’il s’accordait parfaitement avec mon état d’être. Ce dernier jour de novembre où je suis allée te visiter, je suis restée à distance. Derrière la clôture, je vous ai observés, tes congénères et toi. Ton retrait a duré un certain temps. Mais à l’instant où tu as décidé d’aller manger à ton tour, tu n’es pas passée inaperçue! 

Tu t’es dirigée vers la mangeoire d’un pas lent mais affirmatif. Puis, les oreilles dans le crin, tu as fait déplacer tous les autres chevaux. Ils ont déserté la place. Et tu as pris la tienne. Tu as clairement signalé ton intention. Personne ne s’est objecté. Tu as fait valoir tes droits. Pour moi c’était un bel exemple d’intégrité et de cohérence. 

Cette scène restera longtemps gravée dans ma mémoire! Elle m’a servi de belle leçon de vie. Il n’y avait aucune méchanceté dans ton approche. Seulement de la détermination. C’était beau et vrai. Et tu étais respectée de tous.

Chers maîtres équins, vous avez tant à enseigner aux hommes, sur le plan relationnel! Communiquer de façon authentique, avec justesse, est un art qui s’apprend… 

Je réalise que ce que j’aimais le plus de toi était justement ce respect des frontières. Si tu semblais indépendante à tes heures, c’était parfait pour moi! Je pouvais m’approcher doucement sans me sentir envahie par ta présence. Nous nous sommes apprivoisées et tu me laissais venir à mon rythme. Tu étais merveilleuse, avec les petits comme avec les grands. 

Il émane de toi une douceur rassurante… une force aussi. Cela fait que malgré toute la puissance et la vivacité dont les Quarter Horse sont capables, je n’avais pas peur de me trouver à tes côtés. Tu m’as laissé expérimenter plein de choses, sur ton dos. Tu as accepté d’être mon modèle. Mon cobaye, aussi. 

Merci pour toutes les fois où tu m’as permis de me rebrancher à mes origines, à ma créativité, au plaisir que j’éprouve à dessiner en plein air, à écrire, à photographier, au contact de bêtes admirables de ton espèce. Merci de m’avoir aidée à reprendre confiance en mon pouvoir personnel, en mon essence féminine. 

Merci pour tant de beaux moments vécus, en tant que mère, marraine et tante, à être témoin d’une assurance nouvellement gagnée, d’une confiance solidifiée, d’une complicité développée à travers les jeux, chez les jeunes filles qui ont eu la chance de te connaître.

Je ne remercierai jamais assez ta compagne humaine, pour tout cela. Merci, Sandra! Belle continuité à Un cheval pour mieux vivre , qui perdra bientôt un membre inestimable de sa communauté.

Longue vie à toi , Jane, dans les sphères inconnues que tu t’apprêtes à traverser. Je te vois, galoper dans les nuages! À mon avis, tu ne seras jamais bien loin…

© Hélène Gagnon, tous droits réservés.

2 thoughts on “Sweet Jane

  1. Témoignage très touchant, la sagesse de sa propriétaire m’a touché au plus au point. Courage à vous pour cette dure épreuve et merci pour ce partage 🙂

    • Merci de vos bons mots!
      Le courage, cest Jane qui me l’a insufflé, elle m’a permis de prendre de temps dont j’avais besoin… . Je suis reconnaissante d’avoir pu vivre ce moment de cette façon!
      Et d’une gratitude infinie envers Hélène d’avoir si bien traduit en mots ce qu’a été ma Sweet Jane! Xxx

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